
Je vous propose aujourd’hui de déterrer une pépite, de brouiller les frontières entre sons et musique, de parcourir les méandres de nos oreilles internes jusqu’à la lisière de notre cerveau, de notre inconscient.
Je vous propose de vous engourdir dans un univers musical à la fois détonnant et anesthésiant.
Je vous propose de découvrir Tago Mago de Can.
Can est un groupe de « Krautrock », terme légèrement péjoratif, rassemblant les groupes qui proposent un rock éléctro- progressif, comme Amon Düül II, Neu !, Faust, Tangerine Dream pour n’en citer que quelques uns... J’aime pas les étiquettes, c’est juste pour situer!
Tago Mago est le 3e opus du groupe, le second avec le chanteur Damo Suzuki, véritable armée de sorciers samouraïs derrière son micro.
Après une année de répétition et quatre mois d’enregistrement, cet album sort en 1971. Double volume, on peut le qualifier de rock electro-bruitiste, mais je pense qu’il serait de bon aloi de ne pas le qualifier du tout ! Ou peut être de tachycardie hypnotique, ça veut rien dire, mais ça donne le ton et ça sonne bien...
Malgré un parfum 70’s très présent via les guitares psychédéliques, Tago Mago est un incroyable mélange entre improvisations et lignes de conduites préalablement convenues et se trouve être un album phare déifié par des gens comme Carl Craig, Sean Lennon, Peter Gabriel, ... et extrêmement novateur pour l’époque. Figures de styles de construction / dégradation de mélodies, rythmique capable de faire entrer en transe n’importe quel cadavre indolent, guitares saturées, orgues ésotériques, forment un magma bouillonnant et frénétique. Il en ressort un de ces disques extrêmes de cette période bénie de 1968 – 1971.
« Paperhouse » s’ouvre sur des guitares et une voix issue droit d’une vois lactée éloignée... ou en nous ! Le son coule comme une rivière acide. L’invitation à la messe psychédélique à commencé, les percussions s’emballent, annoncent la transe, la balade mélancolique et le combat lysergique. Suzuki clame, déclame, « sushurle » des paroles magiques aux vertus qui échappent à tout un chacun. La frappe est sèche et sans concessions, elle nous fait parcourir, dans un galop effréné, les grottes moirées où coulent les magmas de guitares bariolées.
« Mushroom Head » est une incantation au sens propre du terme, une ode à l’hallucination. One-eyed soul, mushroom head, one-eyed soul, mushroom head, I was born and I was dead.
La construction beaucoup plus minimaliste du morceau nous fait penser ici à un compte a rebours... Invocation finale, dernière prière, inspiration mystique, tempo religieux, dernière mise à l’épreuve ,dans un repli sur soi, avant le triptyque central, l’épine dorsale de l’album, les 3 plages de 18, 17 et 11 minutes qui vont suivre...
« Oh Yeah » commence dans un fracas d’ éléments qui se déchaînent... Le sons d’un orgue discret vient s’insinuer dans ce bourbier. La voix passée à l’envers renforce l’ambiance surréaliste, chamanique. Le batteur, véritable métronome humain, ne lâche pas la cadence et nous gratifie ici d’une véritable frappe hypnotique. Un petit solo de guitare « bluesy » vient s’intercaler à merveille et offre un peu d’envolée à cette atmosphère accablante.
« Halleluhwah » sonne dès l’intro d’un ton très funk, cadencé, balancé. Une petite mélodie candide se dessine...
Mais une guitare sinueuse suivie une frappe impitoyable nous rappelle à l’ordre. Le batteur prend la suite des opérations et commence son travail de boîte à rythme vivante. Un régal... La guitare tempère les ardeurs du cogneur. Elle nous balade dans un son sournois et contaminé.
Ensuite une coupure, une légère apparition, surprenante, de piano free-jazz, et la frappe diabolique reprend, comme seul fil rouge de la longue plage, ornée d’un violon en plein bad trip et d’une guitare stonée. Nous entrons en communion avec un véritable microcosme musical, nous prenons conscience d’une dimension sonore inexplorée jusque là.
Un petit solo aux allures claptoniennes période Cream nous ramène sur terre, pour l’instant...
Mais c’est sans compter sur des claviers spatiaux, qui réamplifient l’espace, et nous baladent aux portes d’une faille dans l’espace-temps. La cadence s’accélère, on frôle l’hyper-espace et on redescend tout aussi sec. Les guitares, les voix s’épuisent, s’amenuisent, se calment... et disparaissent.
« Aumgn », ou le voyage à travers les nappes phréatiques, guitare liquide, ambiance insondable tout en horizontalité, agrémentée d’une bruine palpable. Un violon agressif accrois la tension, la dramatisation. Can nous livre ici un vaste échantillonnage de sonorités au timbre angoissant. On s’imaginerait vite être le personnage principal d’un roman de Castaneda, ou peut être un égyptien lorsque s’abattent sur son pays les fameuses Plaies.
Frictions électriques croissantes, fusion entre réel et hallucinations, les éléments sensibles se mélangent, la synesthésie n’est plus que la seule figure de style reconnue et acceptée par le cerveau. La musique devient idéalisation d’une réalité déjà conceptualisée, elle renvoie à l’essence même des choses, des évènements, des manifestations, ...
On vogue sans connaître ni la destination, ni même le point de départ jusqu’à ce que un martèlement incessant, une frappe effrénée, une pulsation brutale et atrocement régulière nous sorte de cette abyme idéelle comme le ferait une séance d’électrochocs. (Demandez a Lou Reed, il sait ce que c’est !)
« Peking O » s’éveille comme un dimanche matin triste et morose, avec une mélancolie alcoolique qui refait surface. Une amère gueule de bois lorsque le crâne sonne creux et acerbe.
Puis, un tour de passe-passe, une ellipse temporelle, le son est mielleux aux échos asiatiques. On se retrouve alors maintenant en pleine crise de manque dans une fumerie d’opium. Stress, pulsions cardiaques accélérées, douleur lancinante, délires agressifs, tensions musculaires, ... auditives.
Un piano hérétique de free jazz tourmenté appuie une divagation aux accents éléctro débridés.
Paranoïa, élocution incohérente, environnement hostile... injection de vinaigre dans le sang pour terminer le titre en douleur.
« Bring Me Coffee Or Tea » est une balade incantatoire qui marque la fin d’un cérémonial, quand tout est apaisé, quand les démons ont cessés d’hanter les lieux. Déchaînement apaisant, douleur réconfortante, mélancolie dure et épaisse.
L’album se clôture sur une cadence aliénée qui nous fait douter... et si, finalement, tout ne faisait que commencer...
En conclusion, et pour ceux qui n’ont pas tout lu, je résumerai cet album de douloureuse jouissance, c’est une langue qui vient délicatement s’étendre sur un cactus vénéneux, c’est une éjaculation de lame de rasoir, c’est le chant que fait ta peau après t’être plongé la main dans l’huile bouillante.